Étienne a 20 ans. Il fait la guerre. Sa guerre. Il a été patriote et résistant pendant la guerre civile Espagnole. Là-bas, on l’appelait Estaban.

Jean-Pierre a 10 ans. Il se souvient encore de ce jour où Huguette est apparue à la porte de la maison de ses parents à Mons en Barœul. Peut-être devinait-t-il déjà que cette femme et son mari Étienne allaient l’accompagner tout au long de sa vie ?

Jean-Pierre a presque 70 ans. Il a toujours gardé près de lui ce classeur noir qui contient des textes et des photos. Il avait lui aussi à peine 20 ans lorsque, élève photographe à l’école Saint Luc de Tournai, il a réalisé ce travail photographique sur Étienne.

Ces regards croisés au travers des âges, ne peuvent laisser indifférent.

Dans le regard lointain de cet homme qui s’est battu pour un idéal dans sa jeunesse, on voit défiler les années passées dans les camps du sud de la France, puis en Picardie, puis dans le Nord.

Sa vie s’est accrochée telle une barque à celle des parents de Jean-Pierre.
Huguette et Étienne feraient partie de la famille de Jean-Pierre pour de nombreuses années.

Tels des cercles concentriques qui se croisent à la surface d’un lac, l’histoire d’Étienne et celle de Jean-Pierre se répondent l’une à l’autre. Ce sont deux regards tournés vers le passé, qui dessinent des destins parallèles et symétriques.

Etienne a-t-il compris lors de ce reportage photographique, que ce jeune homme de dix-huit ans qui le prenait en photo allait retenir un morceau de mémoire unique, qui sans lui aurait été perdu ?

Étienne a eu un fils Jordy, puis une petite-fille, Sandrine, maintenant perdue de vue.
Étienne rêvait de philosophie, de littérature, de liberté. Il fut tailleur, électricien, employé de reprographie, gardien.

Tout le rêve d’une jeunesse perdue se trouve là dans ces quelques photos et dans ces quelques textes qui sont précieux, pour Étienne sûrement, mais aussi pour Jean-Pierre.

Peut-on partager les mémoires ? Peut-on garder le souvenir d’une vie au-delà d’une autre vie ? Qu’y a-t-il dans le regard d’Étienne lorsqu’il regarde Jean-Pierre ? Et que voit le photographe dans les yeux de cet homme de 35 ans son aîné ?

Jean-Pierre aurait-il pu penser, alors qu’il avait 18 ans, que cette histoire transmise non pas de bouche-à-oreille, mais d’oeil à œil, le suivrait tout tout au long de sa vie ?

Jean Pierre a pris Étienne en photo dans des lieux familiers : la maison de ses parents, l’appartement HLM d’Étienne et de Huguette. On y voit des objets du patrimoine familial : une lampe des années cinquante, un tourne-disques, un canapé. On y voit aussi un morceau de tableau accroché au-dessus du canapé, un tableau que Jean-Pierre avait peint lui-même alors qu’il était jeune artiste à Saint Luc.

Tous ces éléments de mémoire en kaléidoscope, se regroupent pour former une image mentale retournée, vivante, que nous propose aujourd’hui Jean-Pierre.

Les prises de vues se sont étalées sur trois mois, de Septembre à Décembre 1967. Six rouleaux de pellicules ont été consommés. Jean-Pierre les a retrouvés, numérisés et les présente aujourd’hui en grand format, avec les textes originaux.

Olivier Sirven

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C’est un homme assez extraordinaire que nous rencontrons ici. Sa personnalité explose littéralement, c’est un éclair de lumière, une tempête d’idées qui se bousculent, tonitruantes et désœuvrées. Car cet homme est un exilé politique privé de son Espagne natale, de sa lumière et de sa langue, il a les bras coupés, il est « châtré d’énergie » comme il le dit lui-même. Il vit dans la constante nostalgie de l’Espagne. Parfois, il rêve de ce qu’il fera quand il rentrera chez lui. Mais...
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En effet pour bien comprendre Monsieur Vilella, il faut avant tout, avoir à l’esprit sa nationalité : il est catalan de naissance, cultivé puisqu’ayant fait ses humanités. Et pourtant, il vit en France dans un milieu presque prolétarien. Cela crée chez lui toute une série de comportements très caractéristiques… De plus, c’est un pur. Il était commissaire du peuple en 1938, c’est-à-dire qu’il était révolutionnaire et idéaliste d’ailleurs il a toujours refusé de tenir un fusil. On pourrait le résumer à une idée, à un idéal. Malheureusement, on doit constater que cet idéal comme beaucoup d’autres ne s’est pas réalisé.
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Lettre d'Étienne Vilella Tu croirais que c’est prétention si je te dis que pour parler de moi, il me faut plus d’une feuille de papier, car je me vois avec tellement de regrets au seuil de ma vie, tant de choses ratées, tant de choses manquées, que le récit serait sans fin. Je me vois pieds et mains liés devant l’action colossale à entreprendre pour la génération des hommes. Je me suis châtré d’énergies impuissantes pour lutter avec abnégation contre l’injustice qui règne et domine le monde. Je me vois pauvre de ressources applicatives et d’énergies précises, pour extirper tout le mal qui comme une mauvaise atmosphère étouffe l’homme. Je me vois petit grain de sable au milieu de l’univers où il y a tant à faire entre les hommes de bonne volonté. Je me vois petit atome devant cet immense Amour qu’il faudrait au monde pour acquérir la paix, la tolérance et le respect du prochain. Je me vois tellement peu de chose que je crois qu’il vaut mieux arrêter ici cette épistole pessimiste et déconcertante. Je crois que la beauté de la rose, de la perfection d’une goutte de rosée et de l’harmonie de la nature, la chose que Dieu a raté, c’est l’homme. Étienne VILELLA Mons-en-Baroeul, 10/12/1967
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